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Le billet de Cathy Malfois – Blanka Tomsova, l’histoire d’une réfugiée politique

Témoignage

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Rétro

Véritable légende du basket français, Cathy Malfois, notre consultante de luxe, a cotoyé à plusieurs reprises Blanka Tomsova, en tant qu’adersaire ou même coéquipière. Déchue de sa citoyenneté tchèque et condamnée à 15 mois de prison, Blanka a vécu une aventure rocambolesque que Cathy a décidé de nous évoquer aujourd’hui.

CLERMONT-FERRAND, DECEMBRE 1982

Il fait froid, c’est l’hiver, la nuit est noire. Sur le parking de la Maison des Sports, une voiture blanche banalisée de la sécurité du territoire est stationnée tous feux éteints. Pas très loin de là, deux 2CV : la mienne, une petite « Charleston » noire et celle d’un copain, plus flashy.

Les lumières extérieures s’éteignent brusquement. Des ombres se faufilent discrètement hors de la salle où les équipes de l’AS Montferrandaise et du Sparta de Prague dînent après leur match de Coupe d’Europe. Il ne doit pas être bien loin de minuit. Ces ombres, ce sont Blanka et Ivana, deux joueuses tchèques, quelques amies et moi-même. Le cœur battant à tout rompre, nous nous précipitons sur le parking. Les joueuses auxquelles on a précisé de se diriger vers une 2 CV, se précipitent vers la mienne. On les tire, on les oriente, on les bouscule et on les pousse dans la bonne ! Tous les autres s’enfilent prestement dans leurs voitures. Branle bas de combat et moment de panique… Nous démarrons sur les chapeaux de roue, suivies par la voiture banalisée de la DST (ou quelque chose de ce genre) pour rejoindre un appartement en périphérie de Clermont-Ferrand. Une personne de confiance a accepté d’héberger les filles quelques jours : si les dirigeants tchèques les cherchent, ce sera d’abord chez moi. La soirée est animée. Les services de sécurité les interrogent : pourquoi souhaitent-elles faire défection ? Quelles sont leurs motivations ? On les sent émues, un peu perdues. Ne parlant français ni l’une ni l’autre, je me débrouille pour traduire. Pour le coup, ma connaissance du polonais m’est bien utile, le tchèque étant une langue slave, il y a beaucoup de similitudes. Par mesure de prudence, une voiture de police reste toute la nuit en bas de l’appartement, elles sont sous protection. Le stress retombe enfin ! On peut boire un coup et évoquer l’avenir.

L’HISTOIRE

Le «Rideau de fer», c’est ainsi qu’on appelle jusqu’à la chute du mur de Berlin la frontière invisible qui sépare l’Europe de l’Est, sous domination soviétique et l’Europe de l’Ouest. Cette expression est utilisée pour la première fois par Winston Churchill en mars 1946. C’est le temps de la guerre froide, une période de grande tension entre l’URSS et les États-Unis. En 1982, la République Tchèque et la Slovaquie composent une seule et même entité, regroupées sous le drapeau de la« Tchécoslovaquie » qui appartient au fameux pacte de Varsovie créé en 1955. Il regroupe toutes les républiques socialistes « amies » de l’URSS.

L’équipe du Sparta de Prague : Blanka, n°12, Ivana n° 6
@ Collection personnelles de Cathy Malfois

En ce mois de décembre 1982, l’époque n’est donc pas à la rigolade. Les équipes des pays de l’Est qui voyagent à l’Ouest sont extrêmement surveillées. Elles se déplacent toujours accompagnées par de soit-disant dirigeants qui ne sont en fait que des agents de sécurité déguisés, visages émaciés et longs manteaux gris, comme dans les films !

Récemment opérée du genou, je me rééduque tranquillement chez mes parents dans la Loire. Le téléphone sonne, c’est pour moi. On m’apprend que 2 joueuses du club tchèque du Sparta de Prague souhaitent faire défection lors du match de leur équipe à Clermont-Ferrand et demander l’asile politique en France. Je saute dans ma voiture avec ma patte folle et fonce pied au plancher pour essayer d’arriver à temps au traditionnel banquet d’après match. J’ai 200 kilomètres à parcourir et pour ceux qui la connaissent, la 2CV n’est pas un bolide, le trajet me parait très très long mais j’arrive à temps ! Tout a été organisé. Edith Tavert, alors présidente du club, a prévenu les services de sécurité et des amies ont discrètement récupéré dans l’après-midi les affaires des joueuses à l’hôtel et prévu un hébergement d’urgence. La stratégie est bien définie : quand je quitte la table, Blanka et Ivana doivent me suivre, naturelles et décontractées. Nous sortons tranquillement, avec quand même la peur au ventre. Les dirigeants tchèques, qui connaissent mes liens avec les 2 joueuses, ne s’en formalisent pas. Ils doivent penser que je les emmène boire un pot quelque par. On apprend que le lendemain matin, stupéfaits de trouver la chambre vide, ils préviennent l’Ambassade de Tchécoslovaquie que 2 joueuses de l’effectif ont disparu (droguées, enlevées ?). On leur répond qu’elles ont demandé à être sous protection de l’État français. Que faire d’autre que repartir sans elles ! Cachées encore quelques jours par mesure de sécurité, elles demandent officiellement l’asile politique à la France.

Assez vite, ça fait le buzz et l’histoire fait le tour des médias locaux. Elles sont interviewées, reçues à la télé où je fais toujours office d’interprète. Je nous revois, emmitouflées dans nos parkas, Blanka et Ivana en survêtement, cheveux blonds décolorés comme c’était la mode dans les pays de l’Est à l’époque, intimidées, essayant de répondre sobrement aux questions des journalistes pour que je puisse traduire sans trop de problème.

Il faut dire que je les connais bien. Je les ai rencontrées à plusieurs reprises, que ce soit pour des rencontres entre nos clubs ou lors de matchs avec nos équipes nationales respectives (pour la petite histoire, Ivana a marqué les 2 lancer-francs de la victoire aux championnats d’Europe 1978 à Poznan, privant l’équipe de France avec laquelle je jouais alors, de la médaille de bronze). Avec deux copines du club, nous avons déjà passé quelques jours dans la famille de Blanka à Prague. Pour ce déplacement en France, Ivana a tout prémédité, son départ a été mûrement réfléchi. Pour Blanka, c’est différent : elle n’a rien prévu du tout ! Sachant que la surveillance va être renforcée avec la défection de sa copine, l’opportunité de quitter son pays ne va pas se représenter, les contrôles vont être drastiques ! Alors, même si sa famille n’en est pas informée et avec son sac de sport pour tout bagage, elle prend la décision de rester elle aussi, « parce que j’aime la France, la langue, que j’y connais des gens et je souhaite y vivre », dit-elle.

C’est bientôt Noël, la nostalgie va pointer son nez, je les invite chez mes parents pour les fêtes. Jusqu’au péage, une voiture de police nous suit discrètement puis estimant sans doute qu’il n’y a plus de danger, fait demi-tour. Nous ne sommes pas très rassurées et j’ai les yeux rivés dans le rétro. Nous arrivons enfin : les services secrets tchèques n’ont pas érigé de barrage sur les routes pour nous kidnapper, ouf! Pour elles, Noël en France est un sacré choc. Blanka racontera plus tard dans un français parfait teinté de cet accent slave qu’elle n’a pas perdu « Le premier choc culturel, ce fut quand je découvris que les cadeaux étaient dans l’assiette et non pas sous le sapin; le deuxième, ce fut lorsque on apporta les fruits de mer, je n’arrivais pas à les manger; et puis ton père, à notre demande, nous a emmenées à la messe de minuit. Il y avait une belle crèche, une crèche vivante, avec un vrai bébé, ça m’a réconfortée ! » Puis, l’asile politique leur est accordé.

Assez rapidement, Ivana décide de quitter la France pour les Pays-Bas (nous n’aurons plus jamais de ses nouvelles). Blanka choisit de rester. Sa famille lui apprend qu’elle a été déchue de sa citoyenneté tchèque et condamnée à 15 mois de prison. Tout espoir de retourner dans son pays s’envole (étrangement, ses parents obtiennent facilement un visa dès la première année et tout au long des huit ans qui suivent, ils peuvent se déplacer pour la retrouver en France). Elle est apatride mais après quelques mois, elle acquiert la nationalité française. Je l’héberge quelques semaines, le temps qu’elle s’acclimate à la vie française. Elle maîtrise rapidement la langue, surtout les… »gros mots » ! Pour gagner sa vie, Blanka travaille, principalement dans des centres de vacances. En septembre 1983, elle prend une licence à l’A.S Montferrandaise en Nationale 1 (actuelle Ligue Féminine) où nous allons jouer ensemble pendant 3 saisons. C’est une bonne pioche pour le club. Au delà de sa naturalisation française, Blanka a quelques mérites à faire valoir : médaillée de bronze à l’Euro junior en 1979, 5 fois championne de Tchécoslovaquie avec le Sparta de Prague !

Blanka, n°7, avec l’équipe nationale tchèque @ Collection personnelle de Cath Malfois

Michel Bordelier et Pierre Galle, ses deux entraîneurs successifs, se montrent compréhensifs et elle peut préparer, parallèlement au basket, un DEUG en langues slaves qu’elle réussit sans aucune difficulté. «Je savais qu’avec ce diplôme, je ne pourrais pas obtenir de travail. Alors, j’ai cherché autre chose. Par hasard, je suis tombée sur le magazine Femmes Actuelles qui évoquait le métier d’assistante sociale. Je me suis dit que c’était ce que je voulais faire ». Son français à l’écrit est encore imparfait, elle échoue la première année au concours d’entrée. Elle suit des cours avec un professeur particulier et se représente l’année suivante. Pour 650 candidats, il y a 32 places et elle en est : détermination, persévérance et capacités intellectuelles ! Ses études étant difficilement compatibles avec le haut niveau, après 4 années dans le club auvergnat, elle se met provisoirement en retrait du sport de compétition et est hébergée chez une de ses anciennes coéquipières. Malgré l’obtention d’une bourse d’études, elle rencontre des problèmes financiers et avoue aujourd’hui :« Ce fut une année impasse, mais la foi m’a fait tenir ». Pourtant, l’année suivante, elle signe au Stade Clermontois, autre club auvergnat. Elle y jouera deux saisons.

La «Perestroïka» initiée en URSS par Mikhaïl Gorbatchev entraîne en novembre 1989 la chute du mur de Berlin. C’est la fin de la guerre froide et les régimes communistes s’effondrent. Blanka va pouvoir enfin, après 8 ans d’interdiction, retourner dans son pays natal sans risque de se retrouver en prison. « At’ zyje svoboda » (vive la liberté)! Cerise sur le gâteau, en juin 1990, elle décroche avec brio son diplôme d’assistante sociale. Une nouvelle vie peut alors commencer !

Isabelle Barbe, une entraîneure qu’elle a côtoyée aux camps de basket de Jean-Michel Sénégal («de bons souvenirs ! », dit-elle) lui propose de venir renforcer l’équipe du SLUC Nancy en Nationale 3. A l’été 1990, elle migre dans l’Est de la France et parallèlement, elle est embauchée comme assistante sociale au Conseil Général de Meurthe et Moselle. Elle rencontre son futur mari, Manu Journot, alors pigiste à l’Est Républicain, qui suit ses matches – leurs deux garçons maintiendront la tradition : Eric et Tom seront tous les deux retenus au Pôle espoir basket de Metz. Ils poursuivent actuellement des études supérieures et ont momentanément mis de côté leur carrière sportive.

Après deux saisons au SLUC, pour des problèmes récurrents au genou, Blanka met définitivement un terme à sa carrière de basketteuse, obtient avec succès le diplôme d’entraîneure (BEES 1er degré) et s’occupe des garçons en Excellence Régionale à Vandoeuvre, dans le club de Jean-Pierre Mougeolle. A ce jour, elle occupe toujours son poste d’assistante sociale mais a pris du recul avec le basket. La vie suit son cours, les chemins se séparent, les années passent, les souvenirs affleurent et notre amitié est restée intacte.

Blanka et moi-même : retrouvailles en Bretagne @ Collection personnelle de Cathy Malfois

La famille au complet en 2018 @ Collection personnelle de Cathy Malfois

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About Cathy Malfois (15 Articles)
Cinq fois Championne de France. Élue dans le top 5 de l'Eurobasket 1978. Élue dans le top 10 des meilleures joueuses du XXe siècle par Maxi-Basket. Ancienne internationale de l'Equipe de France avec 166 sélections.

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