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La partie de balle au bond des demoiselles d’Aurora

Basket Féminin

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Rétro

Le bref compte rendu d’un match féminin en 1901. Il n’y est guère question de défense de zone ou individuelle, de cross-over et de block rageur. Juste un moment délicieux à admirer de charmantes demoiselles en dégustant un thé à l’arôme inoubliable…

Charles Pierre Gaston Napoléon Deschamps est l’archétype de l’homme de lettres de la Belle Epoque. Normalien, poète, critique littéraire, archéologue, professeur au Collège de France, il sera même député du Bloc National de George Clémenceau de 1919 à 1924. Mais en ces toutes premières lueurs de l’aube du XXe siècle, ce voyageur visite le Canada et le Nord-Est des Etats-Unis. Il y découvre avec délice une institution pour filles de bonne famille sur une rive du Lac Cayuga dans l’état de New-York, la « République d’Aurora ». 138 jeunes femmes y font leurs humanités dans le respect des valeurs de la démocratie nimbée d’un féminisme encore timide. Notre lettré tout juste quadragénaire, s’émerveille de la richesse des rayonnages de littérature française, quand un coup sifflet attire son regard vers les baies vitrées donnant sur le parc…

« …Mais un coup de sifflet retentit, pendant qu’on m’offre un thé dont l’arôme est inoubliable. C’est le signal du basket-ball. Sur la pelouse d’une terrasse bien nivelée, à mi-chemin des hauteurs boisées où s’adosse Aurora, les joueuses de basket-ball, sept contre sept, se disputent la balle au bond.

Avant Liliane Trevisan et Pascal Legendre, Gaston Deschamps

J’ai déjà vu ce jeu d’adresse et d’agilité. Je l’ai vu dans un lieu clos, sous les charpentes d’un gymnase. Ici, c’est plus beau, en plein air, devant ces bois, ces lacs, ces montagnes, qui forment au drame harmonieux de cette lutte gracieusement athlétique, une incomparable toile de fond. Les jeunes filles d’Aurora ont adopté, pour ce vif exercice, une vêture très seyante. Un souple jersey, une jupe de drap, peu écourtée, conserve à leur aspect la silhouette coutumière, sans gêner la liberté de leurs mouvements.Parfois, dans l’ardeur de la lutte, une tresse se défait, une torsade se dénoue, comme un écheveau de soie fauve, où le soleil s’amuse à poser des paillettes d’or.

Ce que j’admire surtout, c’est l’ordre et la discipline avec lesquels ce jeu est mené. La « capitaine » du basket-ball se souvient qu’elle a représenté naguère, dans le Bourgeois gentilhomme (en se vieillissant beaucoup), le rôle de la marquise Dorimène. Elle s’entend à faire marcher les gens au doigt et à l’œil. Son délicat visage de blonde prend parfois un air d’autorité qui impose. Vêtue d’un costume « tailleur»,qui cambre sa jolie taille, elle ne prend part au jeu que pour le diriger. Par un caprice ingénu, elle a épingle, sur son chignon doré une sorte de bonnet de pêcheur napolitain. Autour de cette coiffure, inclinée sur l’oreille en gestes fantasques le vent ébouriffe des boucles folles, que la lumière du jour fait ressembler à un nimbe immatériel. Elle est admirable à voir, allant et venant, d’un pas léger, sur la piste, et portant son simet à ses lèvres, afin de lancer ou d’arrêter, par un appel impérativement aigu, les deux équipes qu’elle fait manœuvrer militairement.

Et le soleil « décline vers le lac resplendissant de lueurs argentées.La couleur des montagnes se fonce et s’assombrit. Une métamorphose de nuances fines caresse et idéalise la douceur de l’occident. L’ombre des arbres s’allonge sur le velours des pelouses. Le calme du soir descend sur les collines. L’influence de la nature apaisée ralentit l’ardeur de cette lutte innocente où l’on se bat sans se faire de mal. Le souffle de la nuit commençante,le frisson des branches, le silence des oiseaux, la paix des choses éternelles séparent ces deux camps, âpres à la victoire.

L’heure est venue de jeter des manteaux ou des capelines sur les épaules frileuses. Et je vois le gracieux troupeau, averti par un dernier signal, rentrer au bercail, sous les premières étoiles.

Cette journée d’enchantements s’est terminée par une conférence sur Victor Hugo. »

Gaston Deschamps – Le Temps – 28 avril 1901.

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About Laurent Rullier (62 Articles)
Le premier match de basket que j'ai vu en live était un Alsace de Bagnolet vs ASVEL. Depuis la balle orange n'a pas arrêté de rebondir dans ma p'tite tête.

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