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[NCAA] La poignée de main du changement

NCAA

« Les temps changent » chante Bob Dylan  en 1963. La même année, une poignée de main entre deux joueurs montre que dans le basket universitaire, les choses bougent aussi. Mais en préambule, nous revenons sur les incidents hors basket de Ole Miss en 1962, pour vous mettre dans l’ambiance qui règne dans l’Etat du Mississippi lors de la deuxième année du mandat de John F. Kennedy.

30 septembre 1962, Oxford, Etat de Mississippi. James Meredith entre pour la première fois par la grande porte à Ole Miss, surnom de Mississippi University. Costume et cravate sombres, chemise blanche, petit cartable en cuir à la main, Meredith ressemble davantage à un jeune professeur qu’à un étudiant bizu. Il a déjà 29 ans et ses neuf années passées dans l’Air Force lui ont permis d’obtenir une bourse. Mais ce n’est ni son âge, ni son allure qui attire l’attention, ce sont les dizaines d’agents fédéraux qui l’escortent. Car James Meredith est noir. Et en 1962, le Mississippi demeure probablement l’Etat de l’Union le plus réfractaire à l’émancipation des « gens de couleur ».

OLE MISS BURNING

Arriver jusqu’ici n’aura pas été chose facile pour Meredith. Par deux fois, sa demande d’inscription a été refusée. Avec l’aide des juristes d’une ONG impliquée dans la lutte contre les discriminations, il a engagé des procédures aussitôt balayées par les tribunaux du Mississippi. Après mainte recours et appels, c’est la Cours suprême, sur requête du ministre de la justice, Robert Kennedy, qui ordonna à Ole Miss’ de l’accepter. Malgré cette injonction de Washington, les 20, 25 et 26 septembre, Meredith s’est vu barré l’accès au campus sur ordre du gouverneur Démocrate Ross Barnett. C’en était trop pour la Maison Blanche. John Kennedy lui-même a fini par décider l’envoi sur place de 500 marshalls pour aider le jeune homme à franchir les grilles de l’établissement.

Le surnom des équipes sportives de l’université est « Rebels », les Rebelles. C’est ainsi que se qualifiaient les soldats confédérés, les Sudistes, durant la guerre de sécession. Et quand on s’appelle les Rebels, on ne veut pas s’en laisser conter par les Nordistes de Washington. Etudiants et tout le ban et l’arrière ban de la société sudistes, dont bon nombre de membres ou sympathisants du sinistre Klu Klux Klan, déferlent dans la petite ville d’Oxford en brandissant des Dixie Flag. Certains sont armés, la tension monte et les manifestations se transforment rapidement en émeutes. La Maison Blanche se voit contrainte d’envoyer sur place le renfort de 16 000 gardes nationaux. S’en suivent trois jours et deux nuits d’affrontements violents qui font des dizaines de blessés et deux morts. L’une des deux victimes est Paul Guihard, un journaliste français de l’AFP, abattu à bout portant d’une balle dans le dos.

Le calme revenu, James Meredith peut poursuivre son année universitaire jusqu’à l’obtention de son diplôme en août 1963. Année qu’il passe souvent seul dans les salles de cours désertées par les étudiants blancs. Seul, si on omet les agents fédéraux qui assurent sa protection 24 heures sur 24.

Les émeutes d’Ole Miss la Une du Chicago Tribune. L’arrivée sous escorte de James Meredith sur le campus et les événements qui s’en suivent.

MSU INTERDIT DE MARCH MADNESS

Babe McCarthy encadré de deux Maroons

A 150 km de là, à Starkville, sur un autre campus, celui de Mississippi State University, on est bien entendu au courant des évènements d’Oxford, tout le pays sait. Il n’y a sans doute pas de raison qu’on n’ait pas fait preuve de solidarité avec les émeutiers, quelques uns ont peut-être même fait la route pour « en être ». Mais cette histoire de discrimination raciale commence à saouler sérieusement les fans des Maroons, (aujourd’hui les Bulldogs). En effet depuis 1955, année où l’équipe de football de Jones County Junior College s’est rendue au Junior Rose Bowl disputer un match contre l’équipe mixte de Compton, une loi, non écrite mais strictement appliquée, interdit à toute équipe du Mississippi d’affronter un adversaire ayant des Afro-Américains dans son effectif. Si cela ne pose aucun problème pour rencontrer les teams de la SEC, Southeastern Conference, composées uniquement de joueurs blancs, il est hors de question de se joindre à la March Madness si par bonheur les résultats de la saison régulière vous y invitent. Et les résultats sont là. Champion de la SEC en 1959, 61 et 62, les Maroons ont vu partir à leur place les Wildcats de Kentucky. Et cette situation a énervé au plus haut point coach Babe Mc Carthy qui a pris en main MSU en 1955. Cette année, il est bien décidé à qu’on ne lui refasse pas le coup.

Mars 1963. Pour la troisième année consécutive, MSU finit en tête de la conférence avec un bilan de 12 victoires pour deux 2 défaites. Les Maroons sont invités à la folie printanière.

« Cela me fait mal au coeur de penser que ces joueurs, qui ont décroché leur troisième titre d’affilée en SEC, devront ranger leur uniforme et ne pas participer au tournoi de la NCAA. C’est tout ce que je peux dire, mais je pense que tout le monde sait ce que je ressens » – Babe Mc Carthy

LE DILEMME DU DOYEN

L’année précédente, le doyen Dean Colvard avait déjà dû faire face à la fronde des fans qui avaient organisé un sit-in sous ses fenêtres pour manifester leur soutient à l’équipe et exiger qu’elle puisse défendre ses chances au tournois final. Ce fut sans effet, non par intransigeance ségrégationniste de la part du doyen, mais plutôt par lâcheté. Celui-ci soutenant qu’il ne sentait pas assez bien établi, (il n’était en poste que depuis deux ans), pour prendre une telle décision. Il ne voulait surtout pas être remis en cause par les autorités et les politiciens locaux.

Le doyen Dean Colvard

En février1963, les fans remettent la pression sur Colvard. Le Reflector, le journal étudiant de MSU se range à leur côté : « « Une université dynamique devrait-elle être dirigée par un homme qui a l’intelligence de prendre une décision sur le fond de l’affaire et le courage de la soutenir ? Ou, devrait-elle être dirigée par un homme qui, craignant pour son travail, écouterait et serait persuadé par les politiciens qui flattent leur électorat ? » Un ancien étudiant interpelle le doyen : «Êtes-vous sous la menace de la coercition et de l’intimidation de la part des puissants démagogues ? Vous n’avez pas le choix ?» Colvard a désormais conscience que la première grande question raciale qui se pose à MSU concerne davantage le basket que l’admission potentielle d’étudiant noir. Il sait aussi que la « loi non écrite » divise et déchaîne les passions. Pourtant, contrairement à l’année précédente, il se sent suffisamment sûr de lui pour prendre la décision qui s’impose. Le 2 mars, quinze minutes avant le coup d’envoi du dernier match de la saison régulière, contre le rival, les Rebels d’Ole Miss, Dean Colvard annonce publiquement que les Maroons participeront à la March Madness.

« En réponse à une manifestation d’intérêt et à la lumière de mon meilleur jugement, je conclus qu’en tant que membre responsable de la communauté universitaire et de la SEC, nous n’avons d’autre choix que d’y aller. Président de MSU, j’ai décidé qu’à moins d’être empêché par l’autorité compétente, d’envoyer notre équipe de basketball à la compétition de la NCAA. » – Dean Colvard

Le gouverneur Barnett interpellé par les Fédéraux.

La réaction ne se fait pas attendre. Le gouverneur Barnett se contente de fustiger la décision de Colvard qu’en privé. Il faut préciser qu’il s’est fait sérieusement remonter les bretelles par le Président en personne lors des émeutes d’Ole Miss et une cours d’appel fédérale l’a condamné pour désobéissance à une peine de prison, (qu’il ne purgera pas) et une amende de 10 000 $, (qu’il ne paiera pas). Le sénateur Billy Mitts lui se lâche contre Colvard accusé de « porter un coup bas au peuple du Mississippi ». Il va jusqu’à proposer de diminuer les subventions de l’Etat à chaque université qui encourage l’intégration et de voter une loi qui interdirait à toute équipe du Mississippi d’accepter une invitation à un tournois de post-saison impliquant des équipes intégrées. Les politiciens ne sont pas les seuls à désavouer le doyen. Sur le campus, le débat fait rage, un étudiant déclare : « Bobby Kennedy peut décerner à Colvard une médaille d’honneur pour trahison de l’Université d’Etat et du peuple du Mississippi ». Et la presse locale n’est pas en reste. Dans son édition du 7 mars, le Jackson Daily News publie une photo du starter des futurs adversaires de MSU au tournoi national, les Ramblers de Loyola. Sur la photo figurent quatre joueurs noirs. Le journaliste invite ses lecteurs à découper la photo et l’envoyer au conseil d’administration de MSU. Mais rien n’y fait, réuni le 9 mars, le conseil d’administration entérine la décision du doyen.

L’EXFILTRATION DES MAROONS 

Le sénateur Mitts ne baisse pas les bras pour autant. Le 13 mars la veille du départ des Maroons, avec l’appui de l’ex-sénateur Lawson, Mitts demande et obtient une injonction temporaire interdisant à l’équipe de basket de quitter l’Etat. Dans la soirée, les supporters se rassemblent pour encourager leur héros en insultant Mitts et Lawson avant le départ prévu le lendemain à 8 h 30. Mais le staff sait que les sheriffs devant délivrer l’injonction seront en ville à 23 h 30. Un plan d’urgence pour y échapper est mis en place.

Coach McCarthy, le directeur sportif et son assistant rejoignent discrètement Nashville de leur côté. Les Maroons passent la nuit cachés dans un dortoir. Au matin une équipe de basket se présente bien au guichet de l’aéroport comme c’était initialement prévu. Mais ce sont les premières années. La vraie équipe, elle, embarque discrètement dans un avion privé qui les emmène à Nashville. Dans la capitale de Tennessee, staff et joueurs réunis peuvent prendre en toute liberté un vol commercial pour East Lansing, Michigan, où doit se dérouler la rencontre contre les Ramblers.

LE GESTE DU MATCH : UN CHECK HAND

Ron Miller, John Egan, Coach Ireland, Jerry Harkness et Vic Rouse.

Pour les ségrégationnistes du Mississippi, il ne peut y avoir pire tirage que Loyola. L’université de Chicago n’est rien de moins que l’équipe qui a rompu le « gentlement agrement » qui a cours sur tout le territoire de l

’Union, « recommande » de ne pas compter plus de deux joueurs de couleur par équipe, et de préférence pas en même temps sur le parquet. Coach George Ireland n’en a que faire et n’hésite pas à aligner quatre Afros-Américains dans son cinq de départ et bien entendu le capitaine Jerry Harkness est noir. Pire, en présaison il les emmènent affronter des équipes du Sud chez elles, là où on refusent de les servir au restaurant, de les loger à l’hôtel, et où ils sont accueillis dans les salles par des insultes et des crachats. Les joueurs blancs de l’équipe partageant largement ces humiliations, rien de tel pour souder les Ramblers.

Contrairement à MSU directement qualifié pour le tournois final, Loyola a dû passer par le tour préliminaire, une confrontation avec Tennessee qui a tourné à la boucherie : 111 / 45.

15 mars. Dans la salle d’East Lansing, chaque spectateur est au courant de l’épopée vécue par les Maroons pour parvenir jusqu’ici. La presse et les photographes viennent en masse pour assister à ce qui est déjà l’un des événements sportifs de l’année avant même le coup d’envoi. Les deux cinq se présentent sur le parquet ou un arbitre attend dans le rond central les deux joueurs qui se disputeront l’entre-deux qui marquera le début de la rencontre. Se présentent Joe Dan Gold pour MSU et Jerry Harkness pour Loyola, les deux capitaines. Habituellement, les deux protagonistes se défient du regard comme deux boxeurs avant les premiers coups. Mais pas aujourd’hui. Les deux garçons, le Blanc du Sud et le Noir du Nord, se tendent la main pour un check hand chaleureux et sincère sous la mitraille des flashs des photographes. Une poignée de main pour l’Histoire.

Le résultat de la partie en presque anecdotique. Loyola l’emporte 61 / 51 et ira jusqu’au bout de son rêve, le titre national. La feuille de stats est cruelle pour les racistes, Harkness, (20 pts, meilleur marqueur du match), Rouse, Hunter et Miller, les quatre « Niggers » du starter marquent 59 des 61 points et prennent 42 des 44 rebonds des Ramblers.

A leur retour à Starkville, malgré la défaite, les Maroons sont accueillis en héros par les fans.

Pour l’Histoire

THE GAME OF CHANGE

Surnommé après coup « The game of change », le match du changement, cette partie entre dans l’histoire non par un shoot extraordinaire au buzzer ou un contre monstrueux, mais par une simple poignée de main qui ouvre une ère nouvelle dans les relations inter-raciale dans le sport américain. Bien sûr ce n’est pas un coup de baguette de magique. Un an après, le Mississippi, encore, sombre dans une tragédie sordide, les meurtres atroces de trois militants des droits civiques*. Il faut attendre encore trois ans pour voir une équipe entièrement composée de joueurs noirs emporter le titre NCAA. Ce n’est qu’en 1967 que le premier Afro-Américain, Perry Wallace, intègre une équipe de la SEC… Mais la symbolique de la poignée de main d’East Lansing reste aujourd’hui encore comme un marqueur, une lumière pour repousser les ténèbres. Et ce ne sont pas les crétins suprématistes qui se rassemblent autour statues à la gloire des hérauts de la cause esclavagiste qui l’éteindront.

*Fait divers qui inspirera le film « Mississippi burning »

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About Laurent Rullier (62 Articles)
Le premier match de basket que j'ai vu en live était un Alsace de Bagnolet vs ASVEL. Depuis la balle orange n'a pas arrêté de rebondir dans ma p'tite tête.

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