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ITW Louis de Mareuil : Littérature immersive chez les Suns, la comédie humaine version basket

Interview

Montage Une : Laurent Rullier pour Basket Retro

Entretien un peu original aujourd’hui puisque c’est Louis de Mareuil, éditeur notamment de livres de sport, qui répond à nos questions. La sortie du livre Les suns, à la vitesse de la lumière a été l’occasion pour nous d’en apprendre plus sur les coulisses de la fabrication d’un livre. 

BasketRétro : Pouvez vous vous présenter pour nos lecteurs ?

Louis de Mareuil : J’ai 39 ans, je travaille dans l’édition depuis 15 ans. Il y a 3 ans j’ai eu l’opportunité de créer cette maison d’édition grâce à des auteurs qui m’ont suivi dans cette aventure, notamment des auteurs de sport comme Bernard Hinault, Raymond Kopa, qui sont des gens à qui je dois beaucoup, et Raymond Poulidor aussi dans un autre registre. Je tente de développer un catalogue généraliste dans des domaines que je connais bien : les documents de société, la défense, l’économie un petit peu, et le sport, bien sûr. Le sport représente un tiers de mon catalogue. J’aime beaucoup le basket bien que je ne le pratique pas, et je le suit assez peu maintenant, mais je suis un enfant de la NBA des Bulls de Jordan. Des auteurs, et notamment Lucas (NDLR : Saïdi, interview à retrouver ici), qui est traducteur pour moi, m’ont pas mal éveillé sur certains ouvrages. J’ai remarqué que la littérature basket est très immersive, elle révèle des talents littéraires. Ces auteurs, journalistes pour la plupart, sont de véritables écrivains. Ces rares journalistes qui restent plusieurs mois avec l’équipe, qui deviennent presque des compagnons pour les joueurs. Pour quelqu’un qui ne connaît pas cet univers, c’est un peu mon cas, ça donne l’impression d’être sur une autre planète, c’est une aventure littéraire autant dans le cas du livre de Jack McCallum que dans celui de Sam Smith que nous avions édité (NDLR : Jordan, la loi du plus fort).

BR :  En plus des deux livres traduits, vous avez édité la seconde version de la biographie de Tony Parker par Armel Le Bescon …

LDM : Exactement, c’est un livre plus biographique que j’’avais déjà édité quand je travaillais aux éditions Jacob Duvernay, et que j’ai réédité sous ma propre maison d’édition. Mais je fais une différence entre le travail biographique d’Armel et le travail beaucoup plus immersif. The Jordan Rules était un livre qui méritait d’être publié en France, et ça c’est à Lucas que je le dois puisqu’il avait attiré mon attention sur ce livre. Il n’avait jamais été traduit, pour des raisons polémiques je pense, puisque sa sortie aux Etats-Unis avait créé un scandale de par les révélations qu’il faisait. Pour des raisons aussi d’édition, puisque c’est un écrit de plus d’un million de signe. Et il y a eu depuis des livres plus récents sur Jordan. Mais le travail de Sam Smith révèle un Jordan comme on ne l’avait jamais vu, j’ai été saisi quand je l’ai lu. Et j’ai été encore plus impressionné par le talent de Jack McCallum sur ce livre sur les Suns, une équipe moins connue. Moi, les Suns, je connaissais très peu, je connaissais Boris Diaw, que je trouvais intéressant. Mais là c’est une autre planète ! C’est une vraie aventure littéraire dans les vestiaires, dans les matchs, dans la psychologie des joueurs. Ce sont des vrais compétiteurs, des gens intelligents, très conscients de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font.

BR : Pourquoi avoir choisi ce livre ? 

LDM : Être éditeur c’est un métier où l’on aime le texte, la littérature, mais c’est aussi être un boutiquier. On n’est malheureusement pas à but non lucratif, il faut gagner de l’argent pour survivre et pour avoir d’autres projets. On pense avec deux cerveaux, à la fois littéraire, on voudrait faire connaître au grand public des textes difficiles d’accès, et l’autre cerveau, celui du gestionnaire, du père de famille, qui est obligatoire dans ce métier et nous raccroche aux branches de la réalité. Donc j’ai voulu sélectionner un livre grand public. J’ai choisi ce livre d’abord parce qu’il y a ce français, Boris Diaw, qui a une image intéressante pour moi qui suis un néophyte dans le basket. C’était intéressant de se plonger dans ses performances dans cette saison mythique des Suns. Et on n’est pas déçus, il est croqué de manière très habile par Jack McCallum dans ce livre. C’est intéressant d’ailleurs de voir comment les français sont vus. Il n’est pas moqueur ou dur, mais il le décrit comme quelqu’un qui sait ce qu’il veut, qui est très indépendant. Les profils psychologiques qui sont faits dans ce livre vont très loin et sont très intéressants. C’est pour ça que mon souhait d’avoir un livre qui puisse être lu par tout le monde, qui va intéresser tout le monde, ce qui est quand même un défi car les Suns ça ne dit rien à personne.

BR : Est ce facile de distribuer un tel livre une fois traduit ? 

LDM : Les éditeurs défendent leur programme face aux distributeur pour définir les quantités de livres imprimés. Mon distributeur, qui est Gallimard, peut décider de n’en imprimer que 500 pour toute la France, ce qui serait dramatique pour la visibilité de ce livre. Il a fallut que je défende ce livre, pour eux ce n’était pas du tout le même potentiel d’ouvrage que celui sur Jordan, alors que moi qui l’avait lu, je trouvait qu’il était même plus intéressant. C’est un vrai pari ce bouquin : le Jordan on l’a mis en place à 4000 exemplaires, ce qui est une belle mise en place, et celui sur les Suns à 1500 exemplaires. C’est un livre qu’il faut défendre plus qu’un autre, mais il le mérite. Parce que quand on l’a fini, on est sur une autre planète. On était avec des mecs qu’on connaît par cœur, avec des tempéraments, avec des caractères. La nature humaine ! C’est un peu Balzac ce bouquin.

« Pour moi c’est un genre en soi, la littérature sportive immersive. Ils n’ont rien à envier à des monuments de la littérature, on est dans l’introspection, on est dans des descriptions de personnages tel que la Comédie humaine »

BR : Le secteur du livre du sport est très dynamique, il y a des sorties tous les mois … Ce n’est pas trop difficile de se faire sa place ? 

LDM : Je pense que c’est difficile, après il y a des audacieux. Je pense à Talent Sport qui a fait le choix de ne se consacrer qu’à ça, même si j’ai l’impression qu’ils vont aller vers d’autres domaines. Il y a de la place sur le marché car arriver de nulle part et concurrencer Hachette ou autre, ça montre que lorsque l’on a un positionnement éditorial, on peut y arriver. En ce qui me concerne, je fonctionne vraiment au coup de coeur. J’ai la réflexion de l’éditeur généraliste, je garde les grands sujets qui correspondent au marché. Mais je raisonne surtout au coup de coeur, et pour l’instant ça fonctionne plutôt bien, je fais ce qui me plaît. Et sur le sport on a moins d’échecs que sur d’autres domaines de mon catalogue. Mais je suis pas du tout à essayer de grignoter des parts de marché ou à me comparer à mes confrères. Je suis un petit éditeur, tant au niveau de la taille que du chiffre d’affaires.

BR : Et puis raisonner en parts de marché est difficile, les livres se complètent plus que se concurrencent, non ? 

LDM : Exactement, c’est comme ça que je le vois aussi. Jordan c’est un bon exemple, Talent Sport a sorti la traduction de la bio (NDLR : The Life, de Lazenby), il a cartonné. J’ai sorti un autre livre sur Jordan l’année d’après, on pouvait se poser la question si le marché allait l’absorber. Mais c’est un livre qui est totalement différent, il a trouvé tout de suite sa place, je ne crois pas avoir eu de critique pour copie ou autre, c’est deux livres complémentaires totalement différents. Le travail de Sam Smith, c’est comme Jack McCallum, c’est des grands connaisseurs de la nature humaine ces gars là. C’est l’alliage de grands connaisseurs du basket, ils ont rien à prouver de ce côté là, et de connaissance de la nature humaine, finalement ce sont des écrivains. Pour moi ces deux livres c’est des livres qui méritent d’être connus. Pour moi c’est un genre en soi, la littérature sportive immersive. Ils n’ont rien à envier à des monuments de la littérature, on est dans l’introspection, on est dans des descriptions de personnages dignes de la Comédie humaine. Enfin ce n’est pas non plus la Comédie humaine bien sûr…

BR : Cela fait tout de même déjà deux fois que vous invoquez Balzac  …

LDM : Ben oui, parce que je trouve qu’il y a des personnages, des caractères qui sont bien brossés, on les reconnaît facilement, ça matche tout de suite avec le lecteur. C’est un petit milieu, quand on ne connait pas l’univers du basket on rentre dans quelque chose. C’est un langage, le trashtalk, c’est des acteurs de cinéma tous ces gars, au physique impressionnant, qui sont tous des gens intelligents pour arriver à ce niveau de la compétition. Ils ont des caractères affirmés, ils sont très indépendants, certains ont des vies un peu spéciales mais c’est intéressant de plonger dans cet univers. Je raisonne par rapport aux grands lecteurs en France qui ne connaîtraient pas du tout le basket voire le sport, eh bien je pense que ça serait une vraie aventure littéraire pour eux de lire un livre comme ça, au même titre que certains grands romans.

BR : Comment se passe le travail entre éditeur et traducteur ? 

LDM : Lucas est quelqu’un de passionné, donc il a su rendre l’esprit qu’a donné McCallum dans ce bouquin, même si on a eu des vraies bagarres avec lui. McCallum fait un préambule, il prévient, « vous allez entendre comment parlent les joueurs dans le vestiaire ». C’est une très bonne chose, mais moi je ne voulais pas que ce bouquin ait un côté trop oral, trop familier, trop audiovisuel : comme si on avait branché une caméra et qu’on l’écoutait tel quel. C’est un petit bijou littéraire ce livre pour moi, mon souhait d’éditeur a été d’arriver à maintenir un certain niveau de langage pour que les grands lecteurs dont je parlais avant puissent le lire, pour que ce ne soit pas un livre confiné à la sphère basket. C’était le souhait de Lucas aussi, mais, c’est normal, on a eu des bagarres sur des termes, notamment des insultes.

BR : Comment ces discussions ont-elles été tranchées ?

LDM : Pour ce qui concerne le problème des jurons, c’est plutôt moi l’éditeur qui ait tranché. Même si pour d’autres sujets, notamment le côté technique du basket, l’historique des matchs, on tranchait dans le sens de Lucas. Mais pour les insultes, c’est vrai que Lucas voulait des mots très crus, j’en ai accepté certains, mais c’est une histoire de modération, je pense que certains lecteurs seraient choqués à la fin. Et pour moi, il ne faut pas que le livre soit dans un niveau trop oral. On reste dans l’écrit. Mais là le livre tel qu’il a été publié, j’en suis très heureux. L’écriture c’est une œuvre d’art, et il n’y a pas 40 façons de faire une œuvre d’art : il faut travailler ses phrases, les ciseler. Et la traduction est de qualité dans ce livre, vraiment je le trouve. Il a très bien rendu le fond du bouquin, mais aussi la forme, ça en fait ce livre immersif incroyable.

BR : Ce livre en appelle d’autres sur le domaine du basket ?

LDM : Oui, on a repéré d’autres livres de cette veine là. J’aimerais beaucoup en faire une sorte de genre. Comme je vous l’ai dit, je considère que ce genre immersif est un type de livre, on en trouve assez peu dans d’autres sports. Si on arrive à les faire connaître, et pas seulement les sujets plus faciles d’accès comme Jordan, on aura réussi notre pari. On a fait relire ce livre après le travail de Lucas, par quelqu’un qui n’a rien à voir avec le bouquin, pour avoir un œil neuf. C’est un correcteur très littéraire qui aime peu le sport, il a été subjugué par cet univers alors qu’il sait à peine qui est Jordan !

Un grand merci à Louis de Mareuil pour ses réponses et pour sa contribution à l’extension des catalogues de la littérature basket en France. 

Propos recueillis par Antoine Abolivier. 

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About Antoine Abolivier (79 Articles)
Tombé dans le basket en découvrant Tony Parker et Boris Diaw. Passionné par tout ce qui touche à son histoire que ce soit le jeu, la culture ou les institutions. Présent sur twitter, @AAbolivier

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